Il était une fois, au cœur d’une forêt luxuriante et ancienne, une jeune rivière. Ses premières eaux jaillissaient d’une source pure et tranquille, et la rivière, que nous appellerons Lilia, rêvait de n’être qu’un long fleuve paisible, glissant sans effort vers la grande mer.

Au début, Lilia était ravie. Ses eaux coulaient doucement, bordées de herbes tendres et de fleurs colorées. Les oiseaux venaient s’y abreuver et chantaient des mélodies joyeuses. « Ah, la vie est belle et simple ! » pensait Lilia en se mirant dans ses propres reflets.
Mais un jour, le lit de la rivière commença à changer. Lilia rencontra un amas de rochers acérés. Elle dut se tordre, murmurer, puis rugir pour se frayer un chemin. Ce fut sa première rapide. Lilia n’aimait pas ça. Elle se sentait bousculée, éclaboussée, loin de l’image sereine qu’elle avait d’elle-même. Elle perdit un peu de sa limpidité, charriant des cailloux et des branches.
Puis, elle arriva dans une vaste étendue plate et boueuse. L’eau stagnait, les moustiques pullulaient. Lilia s’ennuyait, se sentait lente et inutile. Elle ne voyait plus sa destination, la grande mer, et le doute l’envahit. « Est-ce que je vais rester bloquée ici pour toujours ? » se demanda-t-elle avec tristesse.
Plus loin, un arbre immense tomba en travers de son chemin lors d’une tempête. Lilia dut trouver un nouveau passage, creuser un dédale de petits bras avant de pouvoir réunir ses forces et contourner l’obstacle. C’était épuisant, mais en chemin, elle découvrit des coins de forêt qu’elle n’aurait jamais vus autrement, des animaux qui se cachaient dans l’ombre et un petit ruisseau qui la rejoignit, la rendant un peu plus forte.
Au fil de son voyage, Lilia rencontra d’autres rivières. Certaines étaient calmes, d’autres tumultueuses. Elle fusionna avec certaines, d’autres se séparèrent d’elle pour emprunter des chemins différents. Parfois, elle se sentait envahie par les eaux des autres, perdant un peu de sa propre identité. D’autres fois, elle puisait en elles une force nouvelle, une énergie qu’elle n’avait pas seule.
Il y eut des périodes de sécheresse, où Lilia devint un simple filet d’eau, craignant de disparaître. Mais les pluies finirent toujours par revenir, la gorge un peu serrée, mais plus abondante qu’avant. Et il y eut des crues, où elle déborda de son lit, inondant les berges, causant parfois des dégâts, mais aussi déposant un limon fertile qui ferait pousser de nouvelles vies.
À chaque défi, à chaque virage, Lilia changeait. Elle n’était plus la petite source naïve. Ses eaux avaient été brassées, purifiées par les obstacles, enrichies par les apports. Les rochers avaient poli son courant, les sédiments l’avaient nourrie, les arbres tombés avaient créé de nouveaux habitats.
Finalement, après un très long voyage fait de cascades, de tourbillons, de larges méandres et de passages étroits, Lilia aperçut enfin la grande mer. Ses eaux, bien que différentes de celles de sa source, étaient profondes, puissantes et claires. Elle avait traversé tellement d’épreuves, s’était adaptée à tant de situations, qu’elle était devenue incroyablement riche et pleine de sagesse.
En se jetant dans l’océan, Lilia comprit. La vie n’avait pas été un long fleuve tranquille, et c’était précisément ce qui l’avait rendue si vivante, si unique, si belle. Chaque obstacle, chaque détour, chaque moment de doute et de découverte avait sculpté son essence. Et elle se fondit dans l’immensité, prête pour de nouvelles aventures, forte de toutes les expériences qui avaient façonné la Rivière aux Cent Noms.
Et si nos propres « rapides » et « méandres » étaient ce qui nous rend vraiment nous-mêmes ?

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