Parfois, dans notre vie, on a l’impression d’être tellement remplis. Remplis de nos envies, de nos peurs, de nos attentes, de notre besoin d’être reconnus, de nos idées sur ce que devrait être la vie, ou même de ce que nous devrions être nous-mêmes. On accumule les rôles, les biens, les titres, les certitudes. On cherche à « être quelqu’un » en se construisant, en se remplissant toujours plus.

Et si le chemin vers un vrai « soi », un soi plus authentique, plus libre, plus vivant, passait non pas par l’accumulation, mais par un certain dépouillement ? C’est ce que j’appelle « se déposséder de soi pour mieux être soi ».


Le paradoxe du dépouillement

C’est une idée qui peut sembler étrange, voire effrayante. On nous pousse à nous affirmer, à prendre notre place, à « être soi » avec force. Pourtant, la sagesse, qu’elle soit chrétienne ou simplement humaine, nous souffle parfois un autre chemin : celui du lâcher-prise.

Se déposséder de soi, ce n’est pas s’annihiler. Ce n’est pas devenir une coquille vide sans personnalité ni désirs. Au contraire ! C’est accepter de laisser tomber certaines couches, certaines armures, certaines attentes qui nous encombrent et nous empêchent de respirer pleinement.

Pensez-y :

  • Nos peurs : Elles nous retiennent, nous empêchent d’oser, de créer, d’aimer sans retenue. Se déposséder de la peur, c’est s’ouvrir à l’audace.
  • Notre besoin de contrôle : On veut tout maîtriser, tout prévoir. Lâcher ce besoin, c’est accueillir la vie avec ses surprises, ses imprévus, ses grâces.
  • Notre image : On se soucie tellement du regard des autres, de ce qu’ils pensent de nous. Se déposséder de cette obsession, c’est devenir libre d’être simplement soi, sans masque.
  • Nos certitudes trop rigides : Parfois, nos idées arrêtées nous ferment à la nouveauté, à la compréhension des autres. Lâcher prise sur nos certitudes, c’est s’ouvrir à la sagesse et à l’humilité.
  • Nos blessures passées : Si on les traîne comme des boulets, elles nous définissent et nous empêchent d’avancer. Les déposer, c’est faire de la place pour la guérison.

Une perspective chrétienne : le grain de blé qui meurt

Dans la foi chrétienne, cette idée résonne profondément. Jésus lui-même l’exprime de manière percutante : « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. » (Jean 12, 24).

Ce n’est pas une incitation à la souffrance gratuite, mais une invitation à une transformation. Pour que le grain de blé révèle toute sa fécondité, il doit accepter de se « dissoudre », de perdre sa forme initiale.

De même, pour nous :

  • Mourir à notre égoïsme pour laisser la place à l’amour et au service des autres.
  • Mourir à notre orgueil pour s’ouvrir à l’humilité et à la vérité.
  • Mourir à nos désirs superficiels pour laisser émerger des désirs plus profonds, plus en accord avec qui nous sommes vraiment et avec la volonté de Dieu pour nous.

C’est en acceptant de ne plus être le centre de tout, de ne plus tout diriger, de ne plus tout posséder, que l’on se rend disponible. Disponible à l’action de Dieu en nous, disponible à l’amour qui nous transforme, disponible à la rencontre authentique avec l’autre.


Les fruits de ce « vide »

Quand on ose ce dépouillement, quand on fait de la place en soi, on découvre un espace neuf. Un espace où l’on n’a plus besoin de prouver, de posséder, de paraître.

C’est là que l’on commence à « être soi » véritablement :

  • Plus authentique : On n’a plus peur de montrer sa vulnérabilité, ses doutes, ses vraies joies.
  • Plus libre : On n’est plus enchaîné par le regard des autres ou par nos propres illusions.
  • Plus aimant : Le cœur, désencombré de soi, peut s’ouvrir plus grand à l’autre, à Dieu.
  • Plus joyeux : Une joie simple, profonde, qui ne dépend pas des circonstances extérieures.
  • Plus réceptif : On est plus à l’écoute de ce qui est essentiel, de la voix intérieure, de l’Esprit.

Ce chemin de dé-possession n’est pas facile. C’est un travail de toute une vie, un ajustement constant. Mais c’est un chemin qui promet non pas moins, mais infiniment plus. C’est un chemin vers la plénitude d’être, celle qui vient lorsque l’on accepte de se vider un peu pour être rempli de l’essentiel.

Et si aujourd’hui, on essayait de laisser tomber un petit quelque chose qui nous pèse, pour voir l’espace que ça libère en nous ?

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